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Les trois mâts blancs

Première semaine du voyage. Départ de l’Aber Wrach le jeudi 24 janvier à 8 h 30. Voyage entre la Bretagne et l’archipel de Madère. Durée prévue de 9 jours.

Trois mâts blancs pointant le ciel gris du Finistère, nous les apercevons depuis la route. Les estomacs se nouent un peu, juste de l’excitation. Pierre, Catherine et Nina ont pu nous accompagner jusqu’au ponton sur lequel est amarré le navire. Le Rara Avis, ce splendide voilier en acier de 38 mètres construit en 1954, qui impose je dois le dire de l’humilité lorsque l’on connait un peu son parcours. …

crédit photo: Michaël Marchais
crédit photo: Michaël Marchais

Les étreintes terminées, les sourires échangés, les larmes essuyées, nous entrons à bord. Il y a déjà beaucoup d’effervescence, le bateau est plein, 38 personnes en partance pour une transatlantique de 45 jours.

Le vent souffle encore fort ce soir, et la mer est agitée, nous partirons donc demain matin. Nous rencontrons l’équipage, et notre capitaine, Charlène. Le commandant est une femme, jeune, ce qui ne laisse pas indifférent à première vue, mais pour nous, quelle belle surprise. Qui voudrait d’un vieux capitaine gueulard plutôt qu’une nana charmante avec qui cohabiter pendant 45 jours ?

Charlène ne manque pas d’expérience et d’assurance, et cela se confirmera, nous sommes confiants.

Le jour à peine levé, l’équipage est à l’œuvre, nous larguons les aussières. Premiers miles au moteur, la mer est encore forte. Les plus sensibles ne résistent pas longtemps. Garder l’œil sur l’horizon et la tête dehors pour éviter le mal tant redouté, nous sommes donc aux premières loges pour observer la côte défiler. Discrète derrière l’épais brouillard, des lumières timides osent parfois le percer, l’île d’Ouessant passe à tribord alors que la bateau joue à saute-mouton dans le rail d’Ouessant/passage du Fromveur, histoire d’achever ceux qui avaient jusque-là résisté.

crédit photo: Michaël Marchais

La journée passe vite, orchestrée par le bruit des vagues, du vent dans le gréement et des vomissements incessants, ah quel plaisir !

Les journées se suivent, et se ressemblent. Alix, peu sensible, est à peine atteinte par la nausée et moi je tente de composer, mais je me surprends à ne pas succomber trop violemment. Je ne ferai pas le détail de l’enfer que vécurent certains, cela gâcherait un peu l’histoire.

crédit photo: Michaël Marchais

Une tempête est annoncée dans le golfe de Gascogne dans deux jours. Le commandant fait alors cap sur la pointe Espagnole, le cap Finisterre, il faut y être avant la fin du compte à rebours. Unique moyen d’y parvenir, mettre la gomme ! Voile et moteurs bras dessus, bras dessous, et nous atteignons l’objectif samedi en fin d’après-midi. Nous passons donc la nuit à l’abri. Rara tombe son ancre dans le port de Fisterra, village de pêcheur, au bout du monde, étape finale du chemin de St Jacques de Compostelle. Combien ce monde a-t-il donc de fins ?

Bout du monde

Autant dire que cette escale fut un soulagement pour beaucoup, une libération même pour certains. Les corps se rassurent, les gosiers s’abreuvent, l’escale est courte, n’en perdons pas une goûte.

« Quatre équipes, une sur chaque voile, nous hisserons dans cet ordre, artimon, grand voile, misaine et trinquette. Chacun à un poste, on fait mieux que la première fois ! ». La manœuvre est lancée, le commandant orchestre, les équipiers opèrent et les moussaillons souquent à s’en bouffer les mains, quel pied !

crédit photo: Michaël Marchais

La nef fait cap vers l’archipel de Madère, route directe tant espérée, agitons nos estomacs, peut-être Éole nous prendra en pitié. La relance se fait non sans peine, mer toujours houleuse, souffle soutenu, l’organisme subit. Seule consolation, voir ceux pour qui c’est pire encore.

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